La prévention du suicide, un espace où se conjuguent utilité sociale, complexité et engagement
Nous mettons ici en lumière les visages de celles et ceux qui œuvrent dans la prévention du suicide au Québec. À travers ces portraits, nous souhaitons mettre de l’avant leur engagement envers la cause.
Aujourd’hui, nous avons le bonheur de vous présenter Charles-Édouard Notredame, psychiatre et acteur clé de la prévention du suicide en France. Depuis plus de dix ans, Charles-Édouard Notredame œuvre au cœur de la prévention du suicide. Psychiatre au CHU de Lille et Co-coordinateur du programme Papageno, il est aussi coordonnateur national adjoint du 3114, le Numéro national de prévention du suicide en France. Il participe activement à son déploiement et à son développement. Gratuit, confidentiel et accessible 24/7, le 3114 s’adresse aux personnes ayant des idées suicidaires, à leurs proches et aux professionnels, partout en France.
Un basculement vers l’utilité sociale
AQPS
Au fil de ton parcours de psychiatre, entre l’accompagnement d’adolescents en souffrance au CHU de Lille, tes travaux de recherche sur les conduites suicidaires à l’adolescence et ton engagement dans des dispositifs nationaux comme Papageno ou le 3114, la prévention du suicide occupe une place centrale. Peux-tu nous raconter comment cet intérêt s’est construit, à la fois dans ta pratique clinique et dans ton travail scientifique?
Charles-Édouard Notredame
C’est une question à la fois professionnelle, intellectuelle et profondément intime. À l’origine, je n’étais pas destiné à travailler en suicidologie. Mes premiers travaux de recherche, durant mon master, portaient sur les neurosciences computationnelles et la modélisation de la schizophrénie, un champ très éloigné, en apparence, de la prévention du suicide.
Parallèlement, est née l’aventure du programme Papageno, en 2014. J’y ai été impliqué dès le départ, alors que j’étais président de l’association des internes de Lille, dans le cadre d’un partenariat avec l’École de journalisme de Lille. C’est ainsi que je me suis retrouvé engagé dans ce projet.
Très rapidement, j’ai compris que si la recherche fondamentale en neurosciences était intellectuellement stimulante, elle offrait moins d’implications concrètes et immédiates. À l’inverse, travailler sur le suicide me donnait le sentiment d’un impact social direct et concret. C’est là que s’est opéré un véritable basculement.
C’est aussi à cette période que j’ai rencontré Monique Séguin, et que je me suis progressivement impliqué au sein du GEPS, la société française de suicidologie. J’ai alors compris que la prévention du suicide était sans doute le domaine par excellence où l’on peut conjuguer utilité sociale, rigueur scientifique et approche pluridisciplinaire, tout en respectant la complexité du sujet.
« La prévention du suicide est sans doute le domaine par excellence où l’on peut conjuguer utilité sociale et respect de la complexité humaine. »
Charles-Édouard Notredame
Enfin, j’y ai trouvé une communauté profondément pluriprofessionnelle, engagée et portée par un sens du collectif qui m’a beaucoup parlé.
France–Québec : des modèles différents, des valeurs communes
AQPS
Le 3114 et l’AQPS collaborent depuis 2022 dans le cadre de partenariats porteurs entre la France et le Québec. En quoi cette collaboration transatlantique est-elle essentielle ?
Charles-Édouard Notredame
En réalité, cette collaboration est plus ancienne qu’on ne le croit. Dès 2017, lors de ma mobilité internationale au Québec avec Monique Séguin, j’ai travaillé sur une importante revue de littérature consacrée à la postvention, en collaboration avec Caroline Blond. Ce travail a servi de base à la refonte du plan de postvention de l’AQPS.
Avec la mise en place du 3114, la collaboration s’est formalisée et elle est aujourd’hui fondamentale. Les systèmes français et québécois sont à la fois très différents et profondément complémentaires.
En France, la prévention est centrée sur le champ sanitaire et médical, ce qui permet un lien étroit avec les troubles psychiatriques et les parcours de soins. Mais cette approche peut confiner la prévention au domaine du soin et mobiliser insuffisamment d’autres acteurs légitimes.
Au Québec, le milieu communautaire est extrêmement développé et permet une grande capacité d’action. Même si le soin y est parfois moins mobilisé, cette structuration a permis d’aller très vite et loin.
Pour nous, le Québec est une source majeure d’inspiration, et nos propres pratiques ont aussi pu nourrir la réflexion québécoise. Au-delà des modèles, cette collaboration repose sur une intelligence collective transatlantique et des valeurs partagées.

Des angles morts à explorer
AQPS
Quels sont, selon toi, les enjeux encore peu visibles qu’il devient urgent d’adresser ?
Charles-Édouard Notredame
Pour faire honneur à Monique Séguin, son cheval de bataille, je dirais que l’une des actions les plus efficaces n’est pas toujours directe : il s’agit de s’attaquer aux adversités les plus précoces.
La protection de l’enfance est un enjeu majeur. En France, la situation est aujourd’hui catastrophique, indécente, indigne. Comment accueillons-nous et accompagnons-nous les enfants victimes de violence ?
Si nous voulons aller plus vite et plus loin, le défi principal est d’articuler les actions de prévention, et non de simplement les juxtaposer. Il faut les coordonner au sein d’un système intégré de prévention du suicide. Cela exige de la conceptualisation, de la modélisation des politiques publiques et du leadership. Complexe, mais essentiel pour activer pleinement les synergies.
La motivation au quotidien
AQPS
Qu’est-ce qui, dans ta pratique, continue de te mobiliser ?
Charles-Édouard Notredame
Mon métier est un piège… mais un piège passionnant. Il est harassant, exigeant, mais il a profondément du sens. Je me sens utile à la société et aux jeunes que je rencontre.
Le lien humain avec les adolescents est d’une intensité incroyable. Chaque rencontre est une cure de jouvence, une décharge d’énergie, presque d’adrénaline.
C’est aussi une stimulation intellectuelle permanente. Le suicide, la souffrance psychique, restent en partie des mystères, et cela donne envie de comprendre, d’explorer, de chercher encore.
Enfin, la collaboration est un moteur : travailler avec d’autres, croiser les regards, construire ensemble, c’est profondément motivant.
Monique Séguin, une figure majeure de la prévention du suicide
Professeure de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais jusqu’à sa récente retraite, Monique Séguin est une figure incontournable de la prévention du suicide, au Québec comme en France.
Pionnière dans son domaine, elle est à l’origine des premières formations structurées en prévention du suicide, développées au Québec puis en France, notamment en collaboration avec le professeur Terra. Elle a consacré sa carrière à la compréhension, la prévention et l’accompagnement des personnes touchées par le suicide, alliant rigueur scientifique, engagement humain et vision systémique.
Pour Charles-Édouard Notredame, elle est une figure tutélaire majeure, celle qui a ouvert les premiers ponts entre la France et le Québec. Directrice de thèse et mentore, elle lui a permis de réaliser une mobilité internationale de neuf mois au Douglas Institute, où ils ont travaillé ensemble sur les trajectoires de vie des personnes décédées par suicide. Son influence dépasse largement le cadre académique, façonnant durablement les pratiques, les formations et les collaborations internationales en prévention du suicide.
Découvrez d’autres visages de la prévention du suicide au Québec
- Portrait d’Érick Légaré, engagé en prévention du suicide
- Portrait de Jonathan Roberge, ambassadeur en prévention du suicide
- Portrait d’Émilie Laferrière, fondatrice de Milie Bijoux
- Portrait de Valéry Brassard, intervenante aux services collectifs au CPS 02
- Portrait de Louis-Philippe Côté, conseiller scientifique principal pour suicide.ca